Lumière sur la communauté | Serge
Résultat de la reconversion d’un ancien couvent pour fille, le CJC a été créé en 1992. Il a ouvert ses portes à la communauté en 1994. À cette époque, Serge Gagné était déjà dans la vie du centre. Membre fondateur, Serge est un pilier d’histoire pour le CJC, il connaît la volonté initiale, la ligne du temps et surtout, le projet pédagogique qui lui tient tout particulièrement à cœur.
C’est un passionné ! Si vous le croisez, il se fera un plaisir d’échanger avec vous sur les approches pédagogiques qui évoluent au CJC.
(Cette discussion a eu lieu en juillet 2026 dans le dôme, au rez-de-chaussée du CJC.)
Serge, peux-tu nous dire d’où tu viens ? Quel est ton parcours avant le CJC ?
Tout d’abord, on peut dire que mon expérience a contribué à influencer la pensée au CJC : la recherche de relations et de collaboration, l’amour de la démocratie, l’accent fort sur la vie associative. Cela dit, nous, les trois cofondateurs, avions les mêmes convictions et les mêmes valeurs issues de nos expériences respectives.
J’ai été responsable de loisirs dans les anciennes villes de Montmorency et Courville. J’y travaillais à l’amélioration des conditions de vie des jeunes en rendant possibles toute sorte de choses, mais, durant ces années-là, je me suis confronté à la politique municipale.
Je suis ensuite devenu conseiller syndical à la CSN. J’étais alors à l’organisation de syndicats. Quand on m’a proposé d’aller à la CSN, ça m’intéressait, car je pouvais encore travailler à l’amélioration des conditions de vie, mais cette fois pour des personnes en milieu de travail.
Qu’est-ce qui t’a sensibilisé à l’importance des conditions de vie des personnes en milieu de travail ?
Déjà ma mère m’a transmis la préoccupation des gens plus mal pris, mais pas au point d’avoir une pensée syndicale ! En fait, ça remonterait plutôt à mon adolescence. J’ai étudié chez les missionnaires du Sacré-Cœur à Beauport. Il y avait une porcherie qui avait été transformée en maison des jeunes. Ce n’était pas une maison de jeunes dans le sens occupationnel au milieu de vie. C’était plutôt une place à projets. L’instigateur, le missionnaire Jacques Giroux, était innovateur. Je l’avais eu comme professeur de réflexion. Il n’était pas très catéchèse au sens où on l’entend d’habitude. Ses cours avaient lieu dans la porcherie et sa pensée penchait toujours pour le développement de la pensée et de l’action collective.
Donc, avant le CJC, tu avais déjà connu un lieu reconverti avec une intention d’offrir une porte ouverte à la création de projets des jeunes ?
Oui et une réflexion sur le tiers monde y était implémentée, parce que les missionnaires du Sacré-Cœur œuvraient aussi en République dominicaine. Jacques Giroux fut le premier au Québec à organiser des stages de jeunes dans le tiers monde, “ à l’étranger “, pour faire de la coopération et réaliser de l’initiation. Il disait : “ Penser et agir, globalement et localement.”
J’ai fait partie de ce groupe jusqu’en 1977. Ce fut très marquant. Je pense et j’agis localement et globalement. Jacques Giroux demeure la personne la plus significative de ma vie.Après on a dû saborder le groupe parce que certains membres vivaient des contradictions de valeurs en lien avec la mouvance marxiste de l’époque.
Donc à cette période, la CSN m’attirait avec son côté concret : négocier une convention collective et améliorer les conditions de travail. Ce n’était ni théorique ni dogmatique. Je ne suis pas activiste, je suis un homme d’action et de réflexion et je m’associe à des causes et à des organisations mais je n’appartiens à aucun mouvement.
Quel rôle as-tu joué au moment de l’ouverture du CJC et même au-delà de l’ouverture ? Comment es-tu devenu impliqué dans la mise en place du grand projet, le CJC ?
Après 5 ans à la CSN, j’ai quitté vers l’exploration du milieu de la coopération internationale. Je me suis ensuite impliqué dans l’organisation de stages au Nicaragua avec mon ami Jacques Giroux pour le Groupe d’entraide international Spirale dans lequel j’ai aussi été membre fondateur.
À cette période, Pauline Marois venait d’inventer des mesures qui demeurent actives aujourd’hui : le rattrapage scolaire, le fait de pouvoir faire un stage en milieu de travail ou de pouvoir s’impliquer dans un organisme communautaire pour un supplément d’aide sociale. La plupart des gens faisaient le choix de venir à l’école. Ces mesures financières venaient enfin soutenir l’individu. L’éducation des adultes prit donc de l’ampleur, car ces nouvelles mesures provinciales rendaient universel le rattrapage scolaire.En 1985, un secteur de soir ouvrait dans l’école qui était au coin de la 3e rue et de la 3e avenue (où se situe maintenant CFCMA ). J’avais des ami·e·s qui y travaillaient et qui me proposaient d’appliquer sur le poste qui s’ouvrait à la vie étudiante de soir. J’ai sauté sur l’occasion.
Pour faire le lien avec la pédagogie, la vie étudiante, pour moi, est vite devenue mon canot à côté du paquebot. Puis, après avoir complété mon baccalauréat, j’ai occupé un poste de professionnel. Tranquillement, j’ai mis le pied dans le volet pédagogique.
Je me retrouvais à l’éducation des adultes en rattrapage scolaire. Je voyais du monde arriver “ à la pochetée” et je faisais le suivi des apprentissages. Les étudiant·e·s avaient un cahier exemple et 50 heures pour le compléter. Trop souvent, après 150 ou 200 heures, la personne n’était toujours pas prête à passer l’examen. Il y avait tant de nouvelles entrées et tant d’abandons. Réalistement, il n’y avait pas de suivi suffisant. Et même s’il en avait eu un, je constatais que les personnes qui arrivaient n’avaient pas les conditions de vie pour demeurer étudiantes à temps plein. Je réalisais que c’était bien plus qu’un suivi que ça prenait.
C’est comme ça que j’ai commencé à m’intéresser à l’approche API (actualisation du potentiel intellectuel) et je me suis formé dans ce domaine au début des années 90.
Dans mon travail, je constatais encore que les jeunes adultes n’étaient pas équipés. Ils retombaient et cela s’ajoutait à leur état émotif, leur mode de vie et leur problème pour se loger avec de très faibles moyens.
C’est devenu un cul-de-sac pour moi. J’ai pris congé en me disant que je ne pourrais pas rester là. Sauf que la chance a tourné. Un directeur qui avait dirigé l’éducation populaire est devenu directeur du Centre Louis-Jolliet en même temps que l’arrivée d’un régime pédagogique plus varié à l’éducation des adultes.
Un des nouveaux programmes s’appelait Intégration socioprofessionnelle (ISP). Pour pallier au taux de chômage élevé, ce programme rendait universelle la possibilité de chercher un emploi ou d’en développer un tout en intégrant une place à la réflexion individuelle. Les démarches se passaient majoritairement en groupe. Il y avait aussi un service qui s’appelait Entrée en formation qui permettait de réfléchir au projet de vie. Et là il n’y avait aucun contenu de fait. Alors on créait ! C’est là que j’ai vu pour la première fois le numéro de cours : PROJET DE VIE. Et là, j’ai commencé à travailler avec beaucoup de motivation avec la première équipe de travail du Centre sur la signification en pratique que pouvait prendre cette appellation en milieu communautaire !
C’est au CJC que la première cohorte de ce premier contenu de cours a eu lieu. Le directeur en poste à Louis-Jolliet était ouvert à signer des ententes de partenariat avec un organisme communautaire reconnu comme pouvant dispenser lui-même la formation. Ainsi, la première entente signée fut avec le CJC en septembre 1994.
La conjoncture des éléments a permis à la fois de développer des sigles de cours et de créer les différentes démarches selon les différents plateaux qui se sont créés au fil des ans.
À cette époque, Jacques Laverdière (aussi membre fondateur du CJC) était organisateur communautaire et travaillait avec les maisons de jeunes du quartier. Il souleva l’enjeu qu’à 18 ans les jeunes adultes devaient quitter la maison de jeunes alors qu’ils n’étaient pas encore sortis du bois. Alors on s’est mis à travailler le projet.
Jacques pensa à l’ancien couvent pour filles qui était fermé et que nous connaissions parce que le lieu avait servi quelques années pour la formation aux adultes avant l’ouverture du Centre Louis-Jolliet. Ce bâtiment fut récupéré par la ville qui souhaitait le revitaliser et Jacques nous proposa l’idée de logements subventionnés et d’un espace communautaire sous le modèle d’un OBNL avec une mission pour les jeunes et non d’une coopérative d’habitation comme plusieurs anciennes écoles primaires étaient devenues.
La force du parti municipal, du rassemblement populaire et l’arrivée de Jean-Paul Lallier comme Maire favorisèrent le choix du lieu et la création de l’organisme en 1992. Des personnes dynamiques et motivées se mobilisaient. On voulait prendre le rez-de-chaussée au complet pour la formation et la vie culturelle, communautaire et associative. Jacques Fiset (anciennement du comité de citoyen et qui siégeait à l’exécutif de la ville) a manœuvré pour trouver un budget jeunesse (c’était la première fois qu’un budget jeunesse visait les jeunes au-delà de 18 ans). Cela a permis de garder l’espace du grand rez-de-chaussée tel que l’on connaît aujourd’hui.On a souvent entendu dans le discours ambiant que le CJC était une alternative à l’éducation, en fait ce n’est pas vrai dans le sens scolarisant du terme. On a fait des maths et de l’API au CJC, mais toujours dans l’idée de camp d’entraînement avant de réintégrer l’école et afin de favoriser que les jeunes s’y maintiennent. C’était entre autres ce qu’on faisait avec la réflexion sur le PROJET DE VIE. Cette même idée sous-tend la création des plateaux de formation au CJC. Tout est né ici à partir d’un groupe de formation dans lequel on apprend par l’expérience personnelle et en participant et en faisant émerger un projet collectif.
En 1995, c’était un groupe de formation Intégration socioprofessionnelle qui occupait la grande salle de formation. Puis, on a aussi rendu disponible la grande salle à des jeunes marginaux par choix (qui se distinguaient des gens plutôt marginalisés par le système qui répondent aux critère de l’habitation généralement). Nous avons fait alliance notamment avec ceux qui faisaient de la distribution alimentaire dans le quartier St-Jean Baptiste dans le cimetière Saint-Matthew.C’était magnifique de travailler avec toutes ces personnes. J’ai eu cette chance-là ! Une multitude de beaux projets ont émergé : Les Ateliers à la terre, le projet de restaurant-école (Tam Tam café en 97) , l’atelier de la Fibre du bois qui s’appelait Pouce vert au début, etc.
Donc dès le départ du projet CJC, l’idée était d’offrir un espace de création de projets pour et par les jeunes ?
Oui, via le projet de vie de la personne et la participation à des projets collectifs.
Pour maintenir un tel cap, pour nous comme personnes ressources, il fallait avoir expérimenté la démocratie et une vie associative où les membres ont un pouvoir réel. L’axe démocratique a toujours été dans l’équation, avec des comités et un conseil d’administration majoritairement jeune.
On a commencé le projet avant l’incorporation en 1992. À ce moment, il n’y avait pas encore de jeunes. Mais dès le départ, les ressources adultes qu’il y avait venaient des milieux comme l’éducation, le service social et les groupes de recherche d’emploi. Nous étions engagés à donner place à la démocratie et à poser les fondements du PAR les jeunes. Nous étions là pour donner un sens au PAR les jeunes et non pas juste les consulter ou leur demander d’agir comme des plantes vertes.
Ainsi, les jeunes majoritaires au CA, c’était assez osé ! Et ça fait plus de 34 ans que ça marche !
Peux-tu résumer l’évolution de ton rôle au sein du CJC ?
Au départ, je m’occupais de la formation au niveau de la conception et de la coordination de la formation, en concertation avec les jeunes et l’équipe de travail. Mon premier mandat était de faire les formations initiales afin qu’elles soient portées par l’équipe du CJC par la suite.
La première activité officielle du centre, fût un groupe Projet de vie en 1994, de janvier jusqu’à la fin du mois de mai.
Après ça, j’ai fait le lien avec le groupe ISP intégration socioprofessionnelle en 1995. C’était des gens qui voulaient faire des projets plus reliés à l’emploi, y compris la création de nouveaux projets.
Le CJC offrait donc une forme de création presque entrepreneuriale mais d’inspiration coopérative. Si on avait fait autrement, on aurait fait ce que les autres faisaient déjà. Des groupes de recherche d’emploi “il en pleuvait”, et en 97, les carrefours jeunesse emploi sont arrivés et ils se sont mis à faire des choses qui s’apparentaient mais non pas dans l’orientation et la façon de faire du CJC.
Es-tu encore un concepteur à la formation ?
Dans le passé, j’étais aussi la personne référence pour l’entente de partenariat et le suivi des exigences de l’entente pour le Centre Louis-Jolliet. Aujourd’hui je fais de l’accompagnement stratégique et pédagogique au CJC, et ce, de façon bénévole. Donc, je suis un co-fondateur militant et bénévole au CJC et j’aime encore m’impliquer dans les processus de conception de la formation afin de parfaire les scénarios d’apprentissage et j’ai à cœur de collaborer à laisser de meilleures traces écrites et transférables dans d’autres milieux communautaires.
Finalement, comment présentes-tu le CJC à quelqu’un qui ne le connaît pas ?
Avant je ne parlais que de l’approche Projet de vie, maintenant s’ajoute le DPA-PC (développement du pouvoir d’agir des personnes et des collectivités), alors je présente le CJC avec une fierté de l’approche globale qui s’intéresse aussi à plusieurs dimensions de la personne et celle collective. Par ces approches, le CJC développe les 4 rôles sociaux de tout individu : la personne, le-la citoyen·ne, le-la consommateur·trice dans son environnement (conscient·e de son empreinte écologique) et le-la travailleur·euse.
Si le CJC ne fait pas l’initiation au Projet de vie et n’offre pas l’opportunité de le préciser et de le traduire en actions ? Qui le fera ?
J’ai très souvent guidé des jeunes à venir faire l’expérience du CJC soit pour le logement, soit pour les plateaux de formation, et ce, surtout à l’époque où je travaillais à Louis-Jolliet (jusqu’en 2015). Comme j’ai souvent eu l’occasion de le dire en assemblée : « Personne ne pouvait seul s’offrir ce lieu unique, ces services et ces projets, mais ensemble oui! »